Débat sur l’intervention des forcées armées françaises en Syrie

par Lecoq Jean-Paul

La parole est à M. Jean-Paul Lecoq, pour le groupe de la Gauche démocrate et républicaine.

M. Jean-Paul Lecoq. Monsieur le président, monsieur le Premier ministre, madame la ministre, messieurs les secrétaires d’État, mes chers collègues, les militaires français ont obéi aux ordres, avec professionnalisme et compétence, mais le problème, c’est l’ordre. Alors que l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques devait entamer samedi son enquête sur une attaque chimique présumée de Bachar el-Assad en Syrie, Damas se réveillait au petit matin au son des missiles américains, britanniques et français.

Nous ne doutons pas que Bachar el-Assad soit capable du pire, mais il fallait attendre l’ouverture et les conclusions de l’enquête internationale destinée à établir les faits et les preuves, à identifier les responsables, pour donner toute sa légitimité à une quelconque riposte. Or, sans attendre des preuves irréfutables, ces trois pays ont pris la responsabilité de mener des actes de guerre illégaux, sans mandat de l’ONU, dans une seule volonté de représailles.

Ces frappes militaires attestent de l’irresponsabilité de ces trois puissances, qui ont, à nouveau, cédé à la tentation de jouer le rôle de gendarme du monde plus que jamais anachronique, inefficace et périlleux.

Si l’attaque perpétrée samedi n’est guère surprenante compte tenu de la tradition interventionniste des États-Unis, en revanche, le suivisme français l’est plus, au regard du principe d’indépendance nationale fondé sur les valeurs de paix et de multilatéralisme. Il est vrai que les présidences Sarkozy et Hollande ont marqué un tournant atlantiste, aujourd’hui confirmé par le président Macron. La tradition de l’indépendance nationale faisait notre singularité et notre grandeur ; sa remise en cause pose la question de notre place dans le monde. La France est-elle condamnée à s’aligner sur la volonté et la stratégie américaines définies par l’administration Trump et son armée de super-faucons, une administration fébrile qui ne contrôle ni ne domine plus l’ordre international, face à Moscou, Téhéran et Pékin ?En répondant à l’injonction de riposte de Trump contre l’attaque chimique attribuée au régime syrien, la France a fait, à nouveau, le choix de la guerre préventive, un choix qui n’ouvre nulle perspective stratégique et politique pour sortir le pays du chaos dans lequel il est plongé.

La lutte contre Daech ne doit en aucun cas être détournée. J’apprécie, monsieur le Premier ministre, que vous ayez évoqué ce point dans votre discours, car vous ne l’avez pas tellement abordé lors de la réunion de dimanche matin. Rappelons-le, notre ennemi, c’est Daech.

Il faut revenir aux fondamentaux. Israël profite de cette guerre pour bombarder – comme dimanche dernier – depuis le Liban, des infrastructures syriennes où sont présents des Iraniens, et profite de la diversion pour bombarder simultanément la bande de Gaza. (M. Meyer Habib proteste.) Les Turcs massacrent les Kurdes dans le nord du pays ; les Français, les Britanniques et les Américains en profitent pour attaquer des positions syriennes. Les Russes sont prêts à tout pour maintenir le pouvoir de Bachar el-Assad. Plutôt que de partir dans tous les sens, recentrons la présence internationale sur la lutte contre Daech ; sinon, elle n’a rien à faire dans la région.

Il n’est pas trop tard pour que la France assume sa responsabilité et son sens de l’audace sur la scène internationale, et qu’elle renoue avec sa tradition et sa culture d’opposition à toute forme de domination. Cette singularité, nous en avons été si fiers, lorsque, courageusement, en 2003, la France s’est opposée à la guerre en Irak, dénonçant la propagande mensongère des Américains pour tenter de justifier leur entreprise destructrice de l’Irak. La France avait alors refusé de céder à la diplomatie de l’émotion et des intérêts commerciaux, préférant la diplomatie de la raison. Cependant, depuis quelques années, elle est coutumière du fait : elle est en guerre en Afrique et au Moyen-Orient, comme cela vient d’être rappelé. Ce sont autant de tragédies qui ont offert un terreau propice à la propagation de l’idéologie mortifère de Daech.

Pour toutes ces erreurs passées, il serait logique que la représentation nationale soit pleinement impliquée dans le déclenchement et le suivi de ces opérations militaires. Jusqu’à aujourd’hui, il n’en est rien. Notre Parlement a été mis à l’écart des décisions qui lançaient ces opérations tous azimuts. À quoi sert-il de s’exprimer, une fois que les armes frappent ? Hier encore, le Président s’est satisfait de ce véritable angle mort de la Ve République. Il est d’ailleurs insupportable de voir comment, de New York à Paris, notre pouvoir politique a justifié les attaques de ce week-end : des leçons de morale, toujours des leçons de morale ! Mais plus personne ne les écoute, puisque c’est au nom de ces leçons de morale démocratique que sont advenues les pires aventures militaires, par exemple en Irak ou en Libye.

Demain, Bachar el-Assad devra être jugé pour les crimes insupportables perpétrés contre son propre peuple. D’autres devraient l’être aussi peut-être. Mais aujourd’hui, qu’on le déplore ou non, toute solution politique doit passer par lui. L’indignation contre le dirigeant syrien est juste et salutaire, même si elle masque difficilement la diplomatie à géométrie variable de la France. C’est précisément cela qui sape le peu de crédibilité qu’elle a encore.

Les alliances actuelles avec les gouvernements les plus réactionnaires, tels ceux de l’Arabie Saoudite et des Émirats Arabes Unis, doivent, quant à elles, être reconsidérées au regard d’autres critères que celui de la vente d’armes, surtout lorsque les armes françaises contribuent à mener une guerre inique et sanglante contre le peuple du Yémen. Or l’horreur du chaos yéménite ne fait l’objet d’aucune forme d’intérêt de la part des trois puissances occidentales. Cette indignation sélective est insupportable.

En outre, les frappes en Syrie ont été justifiées par des concepts diplomatiques infamants : celui de « monde libre » en France et celui de « monde civilisé » aux États-Unis. Ces mots ne devraient jamais trouver leur place au sein d’une diplomatie responsable, car, qui dit monde libre, dit monde non libre, et qui dit monde civilisé, dit monde non civilisé.

Qui est l’ennemi ? La question a été posée tout à l’heure. La ministre des armées nous a expliqué, dans cet hémicycle, que nos ennemis étaient ceux qui n’étaient pas nos alliés. Ces conceptions viriles et brutales des relations internationales ne provoquent que divisions et stigmatisations au sein de la communauté internationale. Qui peut encore dire aujourd’hui que les guerres irakienne et libyenne provoquées par le soi-disant monde libre ont offert la démocratie et la liberté à ces peuples ?

Ainsi, riposter aux crimes du régime syrien par la seule voie militaire, sans stratégie politique de long terme visant le retour de la paix, sans initiative diplomatique digne de ce nom, relève plus de la posture et de la communication que de l’engagement politique et de l’action humanitaire. Ce matin même, Donald Trump, partie prenante de cette expédition punitive, a confirmé sa volonté de quitter au plus vite le terrain syrien, sans se préoccuper de l’avenir politique de ce pays.

Ne nous en déplaise, la Russie est devenue centrale dans le conflit. Elle est aujourd’hui la seule puissance à avoir maintenu le dialogue avec l’ensemble des interlocuteurs – un des fondamentaux de la diplomatie que le gouvernement français semble avoir oublié. Autrement dit, le retour de la paix civile en Syrie passe aussi par la Russie et les autres acteurs régionaux, pas seulement par Washington ou Paris. Le nier, c’est faire preuve d’une naïveté irresponsable, et c’est ce qui a coûté sa crédibilité à la France dans l’affaire syrienne.

Nous avons le sentiment que plusieurs occasions de faire entendre la voix de la France en faveur de la paix auprès de la Russie ont été gâchées, par calculs et autres tergiversations. Aujourd’hui, Trump veut détruire le régime de « l’animal Assad », et nous nous sommes laissé emporter dans cette guerre illégale. Nous regrettons que le Président de la République nous ait entraînés dans ce sillage belliciste, dont les conséquences seront dramatiques. Faut-il, d’ailleurs, voir un lien entre cette action de gendarme du monde et le fait de posséder l’arme nucléaire ? Le rôle de la France en tant qu’État doté n’est pourtant pas marginal. L’objectif gaulliste de la dissuasion française était l’indépendance nationale. Plutôt que de se servir de la dissuasion nucléaire française pour se permettre d’attaquer illégalement un pays, mieux vaudrait l’utiliser pour obliger les parties à discuter ensemble.

Seule l’ouverture d’un dialogue diplomatique constructif entre les puissances régionales directement impliquées, d’un côté, et entre les membres permanents du Conseil de sécurité, de l’autre, serait efficace. Notre diplomatie doit se montrer plus active et contribuer à rassembler la communauté internationale en soutenant tous les processus qui feront avancer la paix, comme ceux de Genève ou d’Astana.

Restant fidèles à nos principes et à nos valeurs de paix et de démocratie, nous, députés communistes et ultramarins du groupe de la Gauche démocrate et républicaine, ne pouvons que condamner les frappes militaires punitives en Syrie que le Président de la République a décidées sans l’aval de l’ONU ni du Parlement français.

Il n’est pas trop tard, je le répète, pour que notre pays regagne sa place sur la scène internationale, dans le cœur des peuples, et se range du bon côté de l’histoire. Moscou n’a pas fermé la porte à un dialogue direct avec la France, y compris dans le cadre d’une visite officielle du chef de l’État à Saint-Pétersbourg fin mai. Nous intimons celui-ci de saisir ce moment pour faire taire les bombes et pour trouver, avec la Russie, une solution mettant enfin un terme à la souffrance du peuple syrien, qui se sent abandonné depuis trop longtemps. (Applaudissements sur les bancs du groupe GDR et sur plusieurs bancs du groupe FI.)