Projet de loi sécurité sociale - Lect. déf.

par Dharreville Pierre

Monsieur le président, chères et chers collègues, par-delà l’indignation, je voudrais faire résonner ici cette interpellation du philosophe Lucien Sève : « Pensez-vous que l’humanité aille mal tout autant que notre planète, que soit en vrai péril la dimension civilisée du genre humain, de sorte qu’au souci urgent de sauvegarder la nature s’impose d’adjoindre au même niveau d’importance celui de sauvegarder l’humanité au sens qualitatif du mot ? ». Cause écologique et cause anthropologique indissociablement liées. Et de pointer du doigt « la frénésie du rentable », la « marchandisation de l’humain », la « dévaluation des valeurs », « l’évanouissement du sens » qui conduisent selon lui à « une décivilisation sans rivage ».

Nous sommes dans cette crise. Les symptômes sont là. Dans un livre récent, Roland Gori, Bernard Lubat et Charles Silvestre appellent au respect des métiers, au retour à l’œuvre. L’œuvre, « du geste le plus simple à l’exercice le plus savant », qui « développe le commun, l’humanité dans l’homme ». Où cette perte est-elle la plus sensible ? Dans le secteur de la santé, disent-ils, soumis aux logiques de coût et de management, où « le médecin, invité à exécuter des protocoles, veut rester ou redevenir « l’homme de l’art » » et où, selon l’OCDE, les infirmières sont payées en-dessous de la moyenne européenne.

Soigner l’humain, tout l’humain, cela ne mérite-t-il pas un peu de temps, un peu de délicatesse, un peu d’égards et des moyens à la hauteur ? La Sécurité sociale, peut-être la plus grande invention sociale du siècle dernier, est au cœur de ce défi. Je n’ai pas voulu commencer par invoquer l’histoire – qui nous oblige et dont on ne peut profaner les créations sans juste raison – mais si la Sécurité sociale n’a pu naître vraiment qu’à la faveur de ce puissant élan de la Libération, comme antidote à la barbarie, c’est bien parce qu’elle illustre une idée si forte et si contraire aux intérêts des forces dominantes qu’elle réclamait une volonté hors-norme.

Par coups de boutoir successifs, elle a été affaiblie et remise en question depuis. Et pour cause ! Il y a dans cette idée quelque chose de ce que je nomme « communisme » : face aux aléas de l’existence, aller « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins ». Quelle force concrète donnée au principe d’égalité et quelle juste reconnaissance pour le travail, créateur de valeurs !

Ici, que voulez-vous ? Augmenter le pouvoir d’achat, avez-vous dit. Cela se verrait sur la fiche de paie grâce à la suppression de la cotisation, ce salaire socialisé, mis en partage et donnant des droits à caractère universel. Après cette opération de « com’ » simpliste, comment la protection sociale sera-t-elle financée ? Par l’augmentation de l’impôt, avez-vous dit, non pas l’impôt sur le revenu, progressif – quoique trop peu –, mais la CSG. Sans doute est-ce là l’une des mesures les plus contestées dans la campagne électorale, qui vient impacter sept millions de retraités présentés comme des privilégiés un peu grippe-sous. Leur situation matérielle devient intenable. En regard, vous avez multiplié les cadeaux aux grands propriétaires et n’avez pas prévu d’y revenir. Donc, votre hausse du pouvoir d’achat sera auto-financée par les salariés. Nous vivons un grand moment de mystification !

Dans le même ordre d’idées, vous prenez également quelques mesures contradictoires en termes de politique familiale, de politique en faveur des personnes handicapées ou des personnes âgées, politique de la main droite qui reprend ce que la main gauche a donné.

Pour le reste, vous poursuivez la logique de compression des dépenses de santé, invoquant la pertinence des dépenses comme un lieu d’économies substantielles, ce qui aura du mal à se vérifier compte tenu des restrictions qui ont cours depuis si longtemps.

Face à cette profonde crise de l’humain, nous devons nourrir une tout autre ambition pour la protection sociale et pour la santé. La consommation de soins et de biens médicaux a été évaluée à 8,9 % du PIB pour 2015, en léger recul, et la Sécurité sociale en a financé 76,8 %. Elle devrait tendre vers 100 %.

Quoi qu’il en soit, nous avons besoin de davantage de ressources pour la protection sociale, mais vous n’allez pas les chercher : vous délivrez des exonérations débordantes de cotisations patronales, ce qui vient encore grossir l’accaparement du monde par quelques-uns et la pollution de nos sociétés par la finance, qui ne rêve que d’une chose : s’offrir ici de nouveaux terrains de spéculation.

Selon Lucien Sève, il convient d’allier « à la plus réaliste conscience du possible la plus ambitieuse vision du nécessaire ». Dans ma circonscription, un hôpital est sous tension, avec des personnels qui sont en souffrance, un centre de Sécu a fermé dans une ville populaire, les salariés s’inquiètent des maladies professionnelles. Couplée aux ordonnances, cette réforme de fragilisation pour la Sécurité sociale et de compression pour la santé nous tire vers un nouvel ordre social inquiétant et appelle le temps de nouvelles inventions et de nouvelles conquêtes. C’est pourquoi nous nous opposerons à ce projet de loi. (Applaudissements sur les bancs du groupe FI.)