Questions au Ministre sur l'aménagement du territoire et revitalisation des centres-villes...

par Jumel Sébastien

Monsieur le ministre, le plan dont vous nous parlez comporte des mesures qui vont dans le bon sens, même si nous attendons de connaître les modalités de sa mise en œuvre concrètes. Pour établir la liste des communes éligibles, nous espérons que vous prendrez en compte les critères de fragilisation établis par le Commissariat général à l’égalité des territoires. Je pense évidemment à une ville qui m’est chère, Dieppe, dont j’ai été maire pendant neuf ans.

Plusieurs actions me semblent devoir être additionnées pour prolonger votre plan.

La première préoccupation des villes moyennes est de disposer d’outils d’aménagement et de portage pour le foncier afin de concrétiser des opérations de logement et de commerce. Souvent, les sociétés d’économie mixte – SEM – des villes moyennes n’ont plus la taille critique ni les moyens d’intervenir. Comment l’État peut-il les aider, en synergie avec les régions – je pense notamment à la région Normandie – pour prendre en compte cette préoccupation ?

Deuxièmement, il n’y a pas de revitalisation réussie sans accès au haut débit et sans orientation prioritaire d’implantation de services publics. Comment l’État envisage-t-il pour ses propres services – trésoreries, recettes des finances, sous-préfectures, directions départementales des territoires et de la mer, justice – d’arrêter les logiques de métropolisation ou de départementalisation qui ont vidé les villes moyennes de leur substance ? Comment obtenir des services publics partenaires – La Poste, la SNCF, pour ne citer qu’elles – un moratoire préservant les villes moyennes ?

Enfin, votre plan vise à faire revenir les commerces. C’est urgent, nous l’avons signalé à plusieurs reprises. La situation de la commune d’Eu, située dans ma circonscription, est dramatique.

Vous évoquez plusieurs pistes. Pourquoi ne pas doter les maires concernés d’un outil permettant, à l’échelle intercommunale, de s’opposer à l’installation de grandes surfaces commerciales en périphérie ? Vous faites confiance aux élus. Vous avez raison. Mais généralement, les maires concernés voient les grandes surfaces s’implanter sur un périmètre qui n’est pas celui de leur commune !

Comment doter les maires, à une échelle plus large, d’outils qui leur permettront de stopper la spirale infernale mentionnée par M. Saulignac et qui fait mal au cœur des villes moyennes ?

M. le président. La parole est à M. le ministre.
M. Jacques Mézard, ministre. Monsieur le député, nous avons déjà eu l’occasion d’aborder ce sujet, et l’intérêt que vous portez à la ville de Dieppe ne m’a pas échappé. La question que vous posez porte sur un point qui a déjà été évoqué, et le sera sans doute encore : le rôle que joue l’État par rapport à ses services.

Je fais partie de ceux – et j’attends que le Parlement soutienne cette position – qui considèrent que nous avons besoin non seulement de décentralisation, mais de déconcentration. D’abord, il faut donner plus de latitude aux préfets dans les départements. Ensuite, il faut faire en sorte que les services déconcentrés soient suffisamment solides pour accompagner la politique de l’État et faciliter le travail des collectivités locales, ainsi que le service offert à nos concitoyens.

Ce n’est pas neutre : quand on regarde, chiffres à l’appui, ce qui s’est passé sous les gouvernements de sensibilités différentes depuis une dizaine d’années, on se rend compte que les services déconcentrés de l’État dans les départements ont été plus réduits que ceux des administrations centrales !

Vous savez que je n’ai rien contre les métropoles, mais nous avons besoin de conserver sur nos territoires, en dehors de celles-ci, de la matière grise et des capacités d’ingénierie. C’est un message que j’ai fait passer constamment, notamment pendant la campagne présidentielle : il faut impérativement maintenir et développer la matière grise de l’État dans l’ensemble des territoires. Nous avons grandement besoin des trésoreries, de La Poste, que vous avez citées. Certaines évolutions sont certes indispensables, mais, même dans le cadre de la modernisation, nous sommes en mesure de ne pas abandonner les territoires.

M. le président. La parole est à M. Sébastien Jumel pour poser la seconde question du groupe GDR.

M. Sébastien Jumel. Elle est dans le prolongement de la précédente, monsieur le ministre : j’ai envie de vous dire « ma ville j’y vis, mes services publics j’y tiens » ! Ce slogan résume bien l’attachement des habitants comme des élus des territoires et des villes moyennes à ce qui représente un pôle d’équilibre dans l’aménagement du territoire.

Vous avez raison de dire que nous sommes face à un phénomène de « métropoles attrape-tout ». La fusion des régions a accentué le déménagement des services de l’État, qui ont quitté les territoires : une agence régionale de santé et un rectorat par région… De nombreux services de l’État se sont éloignés des habitants des villes moyennes. À ce phénomène s’est ajouté le déménagement de nombre de services – URSSAF, Banque de France, CPAM, CAF – et des emplois qui les composent, ce qui a dévitalisé les villes moyennes.

Comme vous, monsieur le ministre, je crois en la République une et indivisible. Je crois en l’État qui protège et qui n’oublie personne, surtout dans le cadre de ses fonctions régaliennes. Je partage le point de vue développé par le Premier ministre à Cahors, selon lequel il n’y a pas de revitalisation réussie qui n’intègre pas une orientation prioritaire des services publics.

Cependant, lundi 15 janvier, deux anciens présidents de la commission des lois ont remis à Mme la garde des sceaux un rapport sur l’adaptation du réseau des juridictions. On connaît l’impact de la présence d’un tribunal de plein exercice sur un territoire, notamment dans une ville moyenne, non seulement en matière d’accès au droit, ce qui est essentiel, mais aussi en termes socio-économiques. À Dieppe, le tribunal représente 421 emplois, selon une étude consolidée de la chambre de commerce et d’industrie.

J’entends qu’aucun tribunal ne sera supprimé, qu’aucune cour d’appel ne va déménager… Mais si on ne préserve pas les tribunaux de plein exercice, si on les dépèce, j’ai peur que l’État ne devienne schizophrène : d’un côté, le ministre de la cohésion des territoires se mobilisera pour les villes moyennes ; de l’autre, oubliant cette action, l’État retirera leurs moyens aux tribunaux de plein exercice.

Je tenais à appeler votre attention sur cette question importante, qui n’est pas encore tranchée.

M. le président. La parole est à M. le ministre.
M. Jacques Mézard, ministre. Monsieur le député, vous m’avez fait la grâce de ne pas lire mes interventions au Sénat lors de la discussion sur la réforme de la carte judiciaire, pendant le quinquennat de M. Sarkozy…

M. Sébastien Jumel. J’avais résisté comme vous !

M. Jacques Mézard, ministre. Et lors de la fusion des régions, j’ai vigoureusement combattu ce que j’ai qualifié alors d’« entreprise de démolition » de certains territoires. Par conséquent, je vous entends.

J’ai déjà expliqué plusieurs fois à Mme la garde des sceaux la nécessité de préserver des juridictions sur l’ensemble du territoire. Je sais ce que représente la fermeture d’un tribunal dans un département. Nous l’avons vu, il y a six ou sept ans, avec la fermeture de certains tribunaux d’instance.

Les conséquences de ces décisions n’ont pas été suffisamment appréciées. Ainsi, quand des personnes âgées peuvent difficilement se déplacer, la suppression d’un tribunal d’instance, où siège le juge des tutelles, a des conséquences au quotidien. Or je rappelle que la population vieillit…

En ce qui concerne les juridictions d’appel, la garde des sceaux s’est exprimée, affirmant qu’aucune cour d’appel ne serait supprimée. Il s’agit d’une décision importante, indispensable pour l’administration générale.

Une réflexion, qui n’est pas nouvelle, est menée sur les tribunaux de première instance dans les départements – notamment sur ceux qui existaient avant 1958 : la modernisation consiste parfois à revenir à ce qui existait auparavant ! Il y a des débats, des discussions, mais aujourd’hui rien n’est arrêté. Sachez qu’à mon niveau, je partage votre avis sur la nécessité de préserver ces services dans nos territoires.